« Le Roi peut faire vingt marquis par jour, je le défie de faire un seul médecin »
Il est des œuvres qui, malgré d’apparentes lacunes, parviennent à trouver leur place dans votre panthéon personnel. Tel est le cas de Mon Oncle Benjamin, fidèlement inspiré du roman du même nom de Claude Tillier. Glissons rapidement sur la réalisation qui parait bien désuète aujourd’hui, passons sur l’usage excessif du zoom/dézoom et des gros plans peu inspirés. Et passons même sur le jeu des acteurs, d’une trop grande théâtralité parfois. Alors que reste-t-il ?
Une véritable fable libertaire, une joyeuse ode à l’ivresse, un plaidoyer naïf à l’esprit révolutionnaire. L’histoire se déroule sous le règne de Louis XV, Benjamin Rathery (Jacques Brel) est un médecin de campagne plus souvent occupé à courir la gueuse, à soigner gracieusement des indigents, et à boire à crédit plutôt qu’à faire fortune. Il fréquente une tablée de notables ivrognes, j’entends par là de vrais notables, doublés de vrais ivrognes, à l’auberge du coin dont la servante, Manette (Claude Jade), reste la seule fille du pays à ne pas se laisser culbuter par notre héros.
Hélas, à trop suivre ses principes anarchisants, Benjamin va se retrouver confronté à deux situations épineuses. Tout d’abord il y a son grand ami le docteur Minxite, qui souhaite le voir devenir son gendre, or lui n’a aucun goût pour cette institution, aussi belle que soit la demoiselle. Par ailleurs, son insolence à l’égard du seigneur local (interprété par l’indispensable Bernard Blier) lui vaudra une humiliation publique dont il entend bien obtenir réparation.
Benjamin Rathery est l’homme que tout adolescent digne de ce nom a cru pouvoir devenir : frondeur, audacieux et invincible. A ce propos, ce film mérite d’être vu ne serait-ce que pour voir Jacques Brel et ses 60 kilos tenir la dragée haute à une demi douzaine de gardes. Et puis surtout il y a Claude Jade, dans son rôle d’aubergiste pucelle mais néanmoins farouche. Claude Jade d’une beauté juvénile telle, qu’on peine à croire qu’elle a pu mourir un jour. Claude Jade…
L’atmosphère globale du film est teintée de candeur, la France dépeinte est celle d’une ruralité fantasmée, bref un film en costume qui a tout sauf la tentation du réalisme. C’est de cette sorte de manichéisme empreint de paillardise que ce film tire tout son charme et qu’il fournit un terreau fertile à la modernité évidente du personnage de Benjamin Rathery, figure révolutionnaire avant l’heure.
Les cinéphiles pointilleux n’aimeront certes pas. Tant pis pour eux.
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