« Il y a quelque chose qui prime tout cela »
Buenos Aires, une soirée dans les années 1920. Quelques heures à peine. Pour Rivière, elles semblent une éternité. Il suit fébrilement l’avancée des trois avions postaux en provenance de la Patagonie, du Chili et du Paraguay. De la capitale argentine, le courrier doit ensuite partir à minuit vers le vieux continent. C’est lui, le responsable du réseau, qui a plaidé pour la mise en place des vols de nuit. Si un appareil s’écrase, on lui tombera dessus. Et celui du jeune Fabien, justement, traverse un orage inquiétant. Chef torturé parle poids de ses responsabilités, Rivière médite sur le bien-fondé du risque qu’il fait courir à son équipe de pilotes. Qui est-il pour mettre leur en vie en danger, dans le seul but d’acheminer plus vite le courrier ?
On a tendance à l’oublier, mais Antoine de Saint-Exupéry n’a pas écrit que Le petit prince. C’est Vol de nui, paru treize ans plus tôt, en 1931, qui a fait sa renommée d’écrivain. Un livre époustouflant. Un concentré d’émotions.
Poésie supersonique
Le lecteur se voit embarqué dans un voyage où tous ses sens sont mis à contribution. On suit les déboires de Fabien, le pilote en difficulté au-dessus de la Patagonie. L’homme fait corps avec sa machine pour affronter les caprices de la nature. Et grâce au talent et à l’expérience de pilote aguerri de l’auteur, on fait aussi corps avec le pilote.
L’engourdissement des mains sur les commandes, les vibrations du moteur poussé par l’orage, le tourbillon des aiguilles… Saint-Exupéry décrit chaque sensation, chaque sentiment, avec tant de précision et de poésie qu’on s’accroche au livre comme si on tenait nous-même le volant.
Parallèlement, au sol, on accompagne le voyage introspectif de Rivière. Les doutes d’un chef craint et respecté mais souvent incompris. L’errance de sa pensée à la vue des étoiles. Son cheminement pour répondre à cette question : la mission prime-t-elle sur la vie de ses hommes ?
Vol de nuit se lit d’un trait, en écoutant une symphonie de Beethoven. Pour tous les amoureux d’évasion et de poésie.
Extrait :
« Il lui parut que la matière aussi se révoltait. Le moteur, à chaque plongée, vibrait si fort que toute la masse de l’avion était prise d’un tremblement comme de colère. Fabien usait ses forces à dominer l’avion, la tête enfoncée dans la carlingue, face à l’horizon gyroscopique car, au-dehors, il ne distinguait plus la masse du ciel de celle de la terre, perdu dans une ombre où tout se mêlait, une ombre d’origine des mondes. Mais les aiguilles des indicateurs de position oscillaient de plus en plus vite, devenaient difficiles à suivre. Déjà le pilote, qu’elles trompaient, se débattait mal, perdait son altitude, s’enlisait peu à peu dans cette ombre. Il lut sa hauteur “cinq cents mètres”. C’était le niveau des collines. Il les sentit rouler vers lui leurs vagues vertigineuses. Il comprenait aussi que toutes les masses du sol, dont la moindre l’eût écrasé, étaient comme arrachées de leur support, déboulonnées, et commençaient à tourner, ivres, autour de lui. Et commençaient, autour de lui, une sorte de danse profonde et qui le serrait de plus en plus. »