L’AUTOMNE A PEKIN, Boris Vian (1947)

« On peut concevoir n’importe quelle solution. »

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Un voyage. Ni en automne, ni à Pékin, mais dans un monde parallèle des plus alambiqués. Oubliez tout bon sens, logique ou raison : ils vous perdraient. Ne suivez pas trop le guide, car il se délecte à brouiller les pistes. Laissez-vous emporter.

Vous atterrissez au beau  milieu du désert d’Exopotamie. Habitent là une poignée d’hurluberlus : un ermite lubrique que vient inspecter un abbé extraverti, une équipe d’archéologues menée par un chef peu méticuleux, et un cuistot italien fier de son hôtel/restaurant Barrizone. Le hasard (le destin ?) va doubler la population de zigotos.

Amadis Dudu, bureaucrate homosexuel et antipathique, y débarque au terme d’un improbable trajet en bus. Il trouve rapidement un bureau vide et une tâche à accomplir : organiser la construction d’un chemin de fer. Débarquent alors deux ouvriers laborieux, un fainéant contremaître (« ce salaud d’Arland »), une jolie secrétaire et deux amis ingénieurs qui en sont épris, un médecin passionné de modèles réduits et son jeune interne. Comment va interagir tout ce beau monde ? On est fixés dès l’entame : « En raison des propriétés particulières que possède le soleil en Exopotamie, il risque de se produire des phénomènes remarquables. »

Ça ne rate pas : rien ne tourne rond, et pas seulement à cause de cet étrange soleil à bandes noires. L’univers que dépeint Vian n’a pour limites que celles de son imagination burlesque. C’est-à-dire aucune. Ainsi les chaises tombent malades, les bus carburent aux arêtes de poisson-chat, la viande de momie est souvent trop aromatisée, la fantaisie inonde la moindre situation.

Elle vous guette au recoin de chaque phrase. Vian s’amuse. Il se joue des règles de la langue française. Il vous emmène en visiter des contrées insoupçonnables. Il crée des expressions, détourne les sens, mélange les registres. Il vous martèle de paradoxes, vous surprend, vous provoque, vous tend des pièges délicieux.

Attention, L’Automne à Pékin n’est pas qu’un terrain de jeu de mots. Une véritable intrigue, bien que saugrenue, se noue autour de plusieurs quêtes. Au centre celle d’Angel, torturé de voir la femme qu’il aime se faner aux bras de son ami. En arrière plan, celle de l’ermite sur la voie de la rédemption, par un curieux chemin. Puis celle d’Amadis Dudu, vers on ne sait pas trop où.

À travers eux, Vian se fend d’une remarquable réflexion sur l’amour, et d’une satire cinglante de la société. Avec un ton résolument désinvolte, il moque avec brio la médecine, l’homosexualité, la bureaucratie, la religion. Par l’absurde, il en souligne l’absurdité.

Que retenir de cette oeuvre étonnante, cette frasque surréaliste ? 250 pages de jubilation poétique, et une fable absurde lourde de sens. Lequel ? Celui que vous voudrez bien lui donner. Vian annonce dès la première page : « On peut concevoir n’importe quelle solution. »

Extrait :

« Des femmes aux gros désirs mous apparaissaient sur le pas des portes, leur peignoir ouvert sur un grand manque de vertu, et vidaient leurs poubelles devant elles. Puis, elles tapèrent toutes ensemble sur le fond des boîtes à ordures, en faisant des roulements, et comme d’habitude, Amadis se mit à marcher au pas. C’est pour cela qu’il préférait passer par la ruelle. Ca lui rappelait le temps de son service militaire avec les Amerlauds, quand on bouffait du pineute beutteure dans des boîtes en fer-blanc.

Il lui restait une minute pour atteindre l’arrêt ; ça représentait exactement soixante pas d’une seconde, mais Amadis en faisait cinq toutes les quatre secondes et le calcul trop compliqué se dissolvait dans sa tête. Il fut, normalement, par la suite, expulsé par ses urines, en faisant toc sur la porcelaine. Mais longtemps après. »

6 réflexions sur “L’AUTOMNE A PEKIN, Boris Vian (1947)

  1. Tu aurais pu me prévenir qu’il y avait une faute grosse comme « c’est-le-là » dans l’extrait. Ou alors tu ne l’as pas vue, et c’est pire… Merci, sinon.

  2. Ou alors elle l’a pas lu du tout ! Parce qu’il y a aussi un étrange guillemet à l’envers à la fin de l’extrait (preuve que je l’ai lu jusqu’au bout Moi : )

  3. Ouais pour le guillemet, ça fait plusiseurs fois que ça me fait le coup. Mais j’ai beau le corriger, ya rien à faire, il ressort toujours comme ça…

  4. Calomnie ! Bien sûr que je lis ! Mais espèce de buse, je t’ai dit que j’avais aimé ton article au téléphone, et tu m’as dit que tu n’avais TOUJOURS PAS choisi l’extrait car il y en avait trop que tu aimais. Alors, qu’est-ce qu’on dit à la dame ?
    PS : Ça ne se fait pas de corriger les fautes en commentaire, tout de même …

  5. Pingback: Le Dictionnaire des lieux imaginaires - Le Dicopathe

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